Un ami sommelier avec qui je travaille régulièrement m’a dit un jour : « Les premiers crus, c’est le prix d’une légende. Les super seconds, c’est le prix du vin. » C’est un raccourci, mais pas totalement inexact. La classification officielle de 1855 a figé la hiérarchie des châteaux bordelais dans le temps. Les super seconds ont émergé comme une réalité de terrain : des deuxièmes crus classés qui produisent un vin comparable ou supérieur à certains premiers crus, à un prix significativement inférieur.
Cette catégorie informelle mais réelle regroupe en général Pichon-Longueville Comtesse de Lalande, Pichon Baron, Léoville-Las Cases, Ducru-Beaucaillou et Cos d’Estournel. Certains y ajoutent Palmer (troisième cru classé qui a régulièrement surpassé des deuxièmes crus) et Montrose depuis sa montée en puissance des années 2000. Ce n’est pas une appellation officielle, mais une reconnaissance professionnelle qui a fini par s’imposer dans la presse spécialisée et chez les négociants.
Ce qui distingue un super second d’un premier cru
La frontière entre deuxième cru classé et premier cru n’est pas uniquement une question de qualité intrinsèque du vin. C’est aussi une question de positionnement commercial, de communication et d’histoire. Château Pétrus, souvent cité comme référence absolue, n’est même pas dans la classification de 1855 : c’est un Pomerol classé à part.
Ce qui définit vraiment un super second : la régularité sur 10 à 15 millésimes consécutifs, les scores critiques (Robert Parker, Wine Spectator, la RVF) qui se situent systématiquement dans la fourchette 92-98 points, et la présence active sur les marchés d’export haut de gamme.
Léoville-Las Cases est l’exemple le plus étudié. Depuis les années 1980 sous la direction de Michel Delon puis de son fils Jean-Hubert, ce château de Saint-Julien a produit des vins régulièrement notés au niveau des premiers crus, à un prix moyen entre 100 et 200 euros contre 500 à 1 500 euros pour un Latour ou un Mouton-Rothschild de la même année. La différence de prix n’est plus justifiée par une différence de qualité équivalente.
Petit aparté
Les côtés des super seconds sur le marché secondaire (Idealwine, iDealwine, Cavissima) ont progressé de 40 à 60% entre 2015 et 2023 selon les données de l’Observatoire des vins de Bordeaux. Ce n’est pas juste un argument qualitatif : c’est aussi un argument patrimonial pour les amateurs qui cherchent à constituer une cave avec une dimension investissement.
Les châteaux à connaître absolument
Voici les références qui méritent d’être dans le radar de tout amateur sérieux :
Château Léoville-Las Cases (Saint-Julien) : le plus rigoureux des super seconds. Deuxième vin « Clos du Marquis » accessible dès 25 euros. Le grand vin : 150 à 250 euros selon millésime.
Château Pichon-Longueville Comtesse de Lalande (Pauillac) : style plus accessible que son voisin Pichon Baron, avec une rondeur caractéristique. Souvent qualifié de « Pauillac féminin ». Prix : 80 à 150 euros.
Château Cos d’Estournel (Saint-Estèphe) : le plus « exotique » des super seconds avec des notes d’épices orientales caractéristiques. Deuxième vin « Les Pagodes de Cos » entre 25 et 40 euros.
Château Ducru-Beaucaillou (Saint-Julien) : classique élégant, en régression dans les années 80-90 mais revenu au sommet depuis 2003. Un des grands vins bordelais qui se boit bien jeune comparé aux autres.
Château Palmer (Margaux) : troisième cru officiel mais régulièrement classé au niveau des deuxièmes voire premiers crus. Palmer « Alter Ego » comme deuxième vin très solide entre 35 et 50 euros.
Pour une sélection étendue et des fiches détaillées sur les bordeaux super second, y compris les petits millésimes à prix cassés qui offrent des rapports qualité-prix exceptionels, les comparatifs en ligne sont une ressource précieuse avant d’acheter.
Les millésimes à privilégier selon le budget
Les grandes années bordelaises sont bien connues : 2009, 2010, 2015, 2016, 2018, 2019, 2020. Ces millésimes atteignent des côtés élevées. Mais plusieurs années secondaires offrent d’excellents rapports qualité-prix que les amateurs expérimentés recherchent :
2014 : millésime longtemps sous-estimé, en plein épanouissement maintenant. Prix encore raisonnables pour les super seconds (60 à 120 euros pour Léoville ou Ducru).
2012 : irrégulier selon les châteaux, mais les super seconds ont généralement bien réussi cette année délicate. Trouver les bonnes bouteilles au beau prix.
2008 : année difficile météorologiquement mais qui a bien évolué. Bon rapport qualité-prix sur les châteaux qui ont su vendanger tard.
2001 : les 20 ans ont consolidé ces vins qui arrivent maintenant à leur apogée. Un des millésimes les plus accessibles en rapport à sa qualité réelle.
Comment acheter et stocker
Les super seconds s’achètent de plusieurs façons : en primeurs (la campagne annuelle d’avril-mai, avant la mise en bouteille), en négoce bordelais (les courtiers et négociants de la place de Bordeaux), ou sur le marché secondaire via des plateformes spécialisées.
Les primeurs ont l’avantage du prix de première main. L’inconvénient : attendre 18 à 24 mois la livraison et avoir immobilisé son argent. Pour des investisseurs en vin ou des acheteurs très patients, c’est la voie la plus intéressante sur les grands millésimes.
Le marché secondaire (Idealwine, iDealwine, Cavissima, Christie’s wine) permet d’acheter des millésimes anciens avec une côté établie. La vigilance s’impose sur la provenance et l’état de conservation des bouteilles.
Pour le stockage : les super seconds demandent une cave à entre 12 et 15°C, avec un taux d’humidité entre 70 et 80%, à l’abri de la lumière et des vibrations. Les caves à vin électriques de qualité (La Sommelière, Liebherr) reproduisent ces conditions pour les appartements sans cave.
Coup de gueule
Le marché des faux Bordeaux existe. Pas principalement en France mais sur certains marchés asiatiques et via certains vendeurs en ligne peu scrupuleux. Acheter des super seconds anciens d’un vendeur inconnu sur une plateforme généraliste sans garantie de provenance, c’est prendre un risque réel. La règle : traçabilité et réputation du vendeur avant tout.
Quand ouvrir et comment servir
Les super seconds se boivent rarement à moins de 8 à 10 ans après le millésime. Les grands millésimes (2010, 2009) sont encore trop jeunes en 2024. Les millésimes 2000 à 2005 sont dans leur pleine maturité.
Service : décantation recommandée pour les vins de moins de 15 ans, durée variable selon la fermeture (20 minutes pour un vin ouvert, 1 à 2 heures pour un vin très fermé à l’ouverture). Température idéale : 16 à 18°C. Les caves électriques de service maintiennent cette température mieux que la plupart des caves traditionnelles.
L’accord mets-vins classique : agneau rôti ou filet de boeuf pour les Saint-Julien et Pauillac plus puissants, gibier et canard pour les Margaux plus fins. Les vins plus vieux (15 ans et plus) s’accordent aussi avec des plats moins gras qui laisseraient de la place à la délicatesse du vin évolué.
Les super seconds, c’est l’entrée dans la cour des grands sans vider son compte bancaire.
